En rickshaw sous une pluie singapourienne
 
Ce matin du 13 janvier, je me trouve dans un état second. J’ai peu dormi, mais j’ai lu avec plaisir une bonne partie de la nuit. Il y a une telle buée dans ma fenêtre de chambre que je ne vois absolument pas dehors. La petite cafétéria du YMCA où je loge est bondée d'un monde jacassant. Il s'en s’échappe une rumeur exotique aigüe et chantante. Une pluie torrentielle ne cesse de tomber et, depuis trois jours, mon linge peine à sécher. Me voici à Singapour !

Je profite d’une accalmie pour marcher vers la rivière Singapour. Sur mon chemin, toujours ce contraste architectural entre de magnifiques vieux immeubles restaurés ou pas et de vertigineux buildings atteignant jusqu’à 70 étages. Arrivée à la rivière, je prends quelques photos. Un homme s’approche de moi. Assis sur son rickshaw, il m’offre un tour jusque dans le Chinatown.

Euh... Je suis ambivalente, à la fois gênée d’avoir recours à un tel service et tentée d’accepter l’offre pour ma cheville qui crie grâce en ce moment. Comme je veux prendre encore une ou deux photos, je lui fais signe d’attendre. En réalité, j’ai surtout besoin d’un recul. Je n’ai jamais accepté de monter dans un rickshaw auparavant. J’ai du mal à m’imaginer assise à côté de cet homme qui pédalera pour mon bon plaisir. Il n’y a pas beaucoup de touristes, et je comprends bien qu’il veut travailler. Ce quinquagénaire indonésien en culotte courte, la casquette à palette portée sur le côté comme un gamin et les tongs « internationales », m’apparaît plutôt sympathique. J’accepte son offre malgré mes sentiments mitigés. Avec son anglais aux accents bridés, il m’explique les principales attractions à ne pas manquer et, tout au cours de notre promenade, il m’indiquera même où prendre des photos. En général, je m’exécute, même si mes intérêts diffèrent des siens. Fier des buildings gigantesques, il met tout en contexte en utilisant la guerre comme repère. Intéressant.

Lorsqu’il se soulève de son siège et force pour monter une pente, je m’avance instinctivement sur mon banc, impuissante à l’aider. Je voudrais descendre et marcher à côté de lui. Zut ! Je me sens inconfortable. Quelle expérience ! En même temps, j’apprécie de voir en une heure ce qui m’aurait pris beaucoup plus de temps à parcourir à pied. Ça me permet un tour d’horizon rapide. Nous nous promenons dans des parcs, de petites rues et aussi de grands boulevards. Je m’incline devant son savoir-faire et mon expérience des tuk-tuks dans la circulation infernale de Bangkok m’aide à lui faire confiance et à me laisser conduire sans trop de crainte. J’assume mon choix avec un certain malaise doublé d'une grande reconnaissance et surtout, j’enregistre tout ce qui se présente dans mon champ de vision. Je me sens maintenant ridicule sous la pluie, car il a recommencé à pleuvoir ! Galant, mon conducteur descend de son vélo et relève la capote de son cabriolet pour me protéger. Et lui alors, me dis-je ! Il continue de pédaler sous un ciel très fâché pendant que, moi, je me sens à l’abri des regards. La pluie s’accentue, je suis trempée par endroits, mais c'est sans importance. Mais, tout en pédalant, l’homme enlève deux grosses épingles à linge qui retiennent un plastique bleu fixé sur la barre du rickshaw devant moi. Il me couvre les genoux de ce qui ressemble à un vieux rideau de douche. Plus tard, il l’attachera d’un côté à l’autre du cadre de son véhicule pour ne me laisser qu’une toute petite fenêtre rectangulaire sur le monde singapourien. Le paysage se rétrécit de plus en plus ! Il continue son chemin, s’arrêtant parfois pour que je prenne des photos malgré la pluie battante ! Comme j’ai le goût d’honorer ses efforts et son travail, je capturerai quelques scènes au passage.

Toujours en pédalant, mon chauffeur finira par agripper un petit sac de plastique jaune accroché à son guidon. Pourvu que ce ne soit pas un petit gâteau ! Je serais alors complètement humiliée. Son lunch, peut-être. Non, c’est son imperméable qu’il revêt enfin, et cela me réconforte parce qu’il pleut des clous. Je le vois tirer sur un pan de son imper pour mieux se protéger, je m’étire pour l’aider à se couvrir. Je me rends compte que j’ai enfilé ma tunique à l’envers ce matin, tout pour me détendre ! Il passe vite devant deux vieilles rues typiques du quartier chinois que j’aurais bien aimé explorer davantage. Sans doute trop de pauvreté dans ce coin-là, car il me les montre sans insister. Je reviendrai demain.

Il me dépose finalement au bout d’une ruelle qui donne sur la rivière Singapour en me disant que je trouverai facilement un taxi pour retourner à mon hôtel. Sous la pluie battante, je repère la terrasse couverte d’un bar à tapas de l’autre côté de la rivière. Préférant explorer d’abord les quartiers indiens, arabes et chinois, je découvre ce coin touristique fréquenté par la jeune faune urbaine. Devant moi, des bateaux de plaisance glissent sur la rivière brunâtre, une version asiatique de la Seine. Je pense que j’aurais dû lui offrir un meilleur pourboire. Me voilà autant bouleversée que soulagée d’être descendue de ce fameux cyclopousse. Il est 18h45. Protégée par la coupole du bar, je commande de petites entrées avec un verre de vin. J’ai besoin de décanter mes idées et d’écrire un peu.

Je pense à la réflexion de l’écrivain Jean-Paul Dubois : «Mes livres empilés les uns sur les autres font approximativement 45 centimètres et, pendant que j’écris, je réalise que je ne vis pas ! » Cette pensée m’a fait réfléchir un jour et elle remonte maintenant à ma conscience. J’ai pourtant besoin d’écrire toutes ces émotions et de partager éventuellement mes impressions, mais c’est vrai que cela ça prend du temps, du recul et parfois du courage d’oser se révéler sans trop de pudeur ! J’ai besoin de ce ralenti dans ma vie. Un moment pour me « déposer » avant de me lancer dans une autre aventure. Aujourd’hui, avec cette promenade, je commence juste à sentir l’émotion de la portion asiatique de mon voyage. Je suis heureuse de ma journée ainsi que de ma façon de composer avec les inévitables moments de solitude et de doute que je vis.

À 19 heures 30, le bar commence à s’animer. C’est vendredi, et il est l’heure de l’apéro. Un jeune serveur s’approche en s’adressant à moi en anglais : « Je remarque que vous écrivez beaucoup depuis un bon moment. Qu’est-ce que vous écrivez ? » Question directe qui m’étonne et me plaît. Sans lui livrer mon état d’âme, je lui souris et lui explique brièvement ma passion, mais je préfère m’intéresser à lui. Étudiant en génie, il vient du Kérala, dans le sud de l’Inde. Il retourne chez lui deux fois par année pour les vacances. Notre conversation sera entendue par mon voisin de table qui, lui, vient de Mumbay et étudie aussi à Singapour. Ils discuteront ensemble, et je retournerai à mes réflexions.

Ce jeune homme indien me fait penser à celui du dépanneur à côté du YMCA. Ce dernier est tellement beau avec sa petite monture de lunette ronde et sa chevelure noire, lustrée et abondante. Il a l’air d’un intellectuel ! J’aime le teint cuivré et la finesse des traits indiens. J’ai le plaisir de le voir toutes les fois que je vais acheter une bouteille d’eau. Un jour, le lecteur de la caisse n’enregistrait pas le prix de mes achats. Je l’observais répéter son geste en passant la bouteille sous l’œil du scanner, une, deux, trois et quatre fois sans aucun signe d’impatience. Probablement amusé par sa propre insistance à recourir à l’électronique, il leva les yeux en souriant, puis se résigna à « pitonner » le code. C’est ce que je voulais voir. Je le remerciai mentalement pour cette démonstration de maîtrise de soi et son sourire franc aux dents étincelantes !
 
 
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