Un petit-déjeuner imagé
 
Attablée sous un arbre exotique exhalant une ombre bienfaisante, je sens une brise légère caresser les rayons du soleil sur ma peau. Dans l’enceinte des temples situés tout près, le chant du coq se fait entendre, même à midi. Arrivée la veille de Singapour, ma première nuit a été perturbée par ma déception de me retrouver seule à Bangkok pour quelques jours, avant de repartir pour L'inde du nord et le Népal. Retenu au Viet Nam par affaires, un copain ne viendra pas comme prévu. Nous nous verrons plutôt à mon retour du Népal, dans un mois.

Sur la terrasse de mon petit hôtel de routard, j’opte pour un déjeuner continental plutôt que pour des nouilles ou de la soupe. Demain peut-être ! Du côté de l’hôtel, de jeunes et de moins jeunes voyageurs circulent entre le grand hall ouvert sur la terrasse, la salle à manger et le bar. Deux immenses portes de bois peintes en vert, assorties de quatre grandes fenêtres à volets s’ouvrent sur des meubles rustiques en bois foncé. Cet hôtel aux allures minimalistes et à l’accueil sympathique pour quelques dollars la nuitée me prépare tranquillement à vivre l’Inde.

Assise à la terrasse, j’apprivoise mon nouvel environnement en jetant un coup d‘œil du côté de la ruelle. Un jeune homme installe minutieusement des livres d’occasion sur son chariot roulant. Un transexuel passe. Une chevelure noire coupée au carré avec un énorme anneau d’oreille en argent. Il porte un t-shirt blanc moulé sur l’empreinte d’un soutien-gorge des années 50, une jupe étroite en jeans et des sandales noires à talons hauts en plexi. Drôle de tableau à côté des moines en costume safran ! Deuxième service de café avec du lait ! Chouette alors ! Je n’en attendais pas tant ! Un homme passe à bicyclette en actionnant une petite trompette qui me rappelle mon enfance. Il promène un plateau sous une cloche de verre montrant de petites bouchées blanches, décorées de condiments colorés.

La prise de courant que j’aperçois sur le muret de la terrasse m’intrigue, car elle est différente de celle de ma chambre, à laquelle aucune des cinq prises étrangères que j’ai apportées ne s'adapte. Ce n’est pas grave. Pour l’instant, je peux faire le transfert de mes photos avec la batterie de mon portable, en attendant de trouver une prise compatible. J’appréhende toujours de brancher mon ordinateur portable pour la première fois dans un nouveau pays. J’affronte la crainte légitime d’une voyageuse solitaire qui se languirait d’être privée de son passe-temps favori pour les petites fins de soirée tranquilles.

Quelle surprise de recevoir une jolie assiette blanche, carrée présentant un œuf au plat, accompagné de deux tranches de tomates, de pain, de beurre et de confiture ! Il a coulé de l’eau sous les ponts depuis mon premier passage, en 1999. Qu’est-ce que cette poule a picoré pour pondre un jaune aussi orangé ? Je mange la portion la plus cuite de l’œuf, en interrompant le fil de ma pensée.

Le kiosque de livres du jeune libraire d'occasion est installé dans la ruelle, et il a troqué ses bottes pour des tongs. Il nettoie sa petite place, entre deux taxis peints d’un rose et d’un jaune criards. Il déplie une table et installe sa chaise de plastique turquoise. Voyez les couleurs ! Le voilà qui se penche de tout son corps du côté de la rue et siffle gentiment une jeune femme qui passe sur sa moto, indifférente à son admiration. Puis, il pose son affiche : Second hand shop. We buy some used. Je regrette d’avoir laissé deux livres à Singapour.

Une clochette annonce un marchand de crème glacée tout habillé de blanc. Il a sans doute le sens des affaires ! Chaque fois que je lève les yeux vers cette ruelle, je découvre une nouveauté. J’aperçois à présent un autre jeune homme, torse et pieds nus, étendu par terre avec son chien noir et blanc. Tout à côté, le libraire installe son hamac bleu et blanc entre un arbre et un lampadaire. En prenant du recul, il regarde son kiosque. Satisfait du look, il s’oriente vers le robinet de fortune qui se trouve dans la haie de plantes tropicales de l’hôtel. Il discute avec les chauffeurs de taxi, fume une cigarette et s’assoit. Sa journée est commencée.

Une scène d’hier croquée sur le vif me revient en tête. Une femme, portant le costume des villages du nord, vend ses breloques à une dame enjouée. Cette femme des montagnes est belle, et je tente ma chance, mais mon flash me trahit. Elle me repère en souriant à son tour. Elle rêve sans doute d’une cliente potentielle, mais je suis assise à une table d'un bar où elle n’a pas accès. Je passe mon tour, car ce sont mes premières heures à Bangkok. Cette ville me déroute toujours même si je la connais. La transaction avec la dame se termine sous le signe de la rigolade. Tant mieux. Sur le chemin du retour, je visiterai à nouveau la légendaire rue Khaosan, située à quelques minutes de mon petit hôtel. Délabrement urbain animé, surchargé, pollué et ambiance sympathique. C'est cette rue que tous les jeunes du monde fréquentent pour y faire des rencontres et trouver des aubaines. Est-ce qu’elle a changé depuis sept ans, première fois où j’y suis venue ? Je crois que oui. Ou bien est-ce mon regard ? Pas facile de discerner la réalité de mes impressions. La présence policière y est accrue, j’y retrouve de la camelote asiatique en quantité phénoménale et la cuisine de rue me plaît toujours autant.

Tiens ! Le coq d’un blanc relatif qui atterrit sur un toit de tôle me sort de mes pensées. En voilà un deuxième. Ils recherchent sans doute l’ombre bénéfique de l’arbre. L’homme couché par terre s’est retourné avec son t-shirt relevé sur ses yeux pour se protéger de la clarté vive.Une brise légère me fait apprécier le parfum de la citronnelle d’un grand bol de soupe que l’on vient d’apporter à la table voisine. Le jeune libraire est maintenant assis à son poste. Les coqs juchés sur le toit, et les autres invisibles à mes yeux, s’en donnent à « gorge » joie ! C’est le grand concert ! Deux jeunes passants mangent leurs nouilles avec une fourchette en plastique, tout en conversant : une scène courante de la vie quotidienne des Thaïlandais.

Voilà le marchand de fruits portant un chapeau de paille à large rebord et poussant son chariot vitré. Des couleurs vives et rafraîchissantes sur un lit de glace : papayes, oranges, ananas jaunes et melons roses. Une voiture de taxi se stationne vis-à-vis le dormeur, étendu par terre, lui offrant un accès direct au gaz d’échappement. Les clochettes du marchand de glaces tintent à nouveau et je me demande combien il en vendra aujourd’hui.

C'est ainsi que s’est délicieusement meublé le temps de mon premier petit déjeuner à Bangkok, trois cafés et deux heures plus tard. Le temps d’échapper à la chaleur accablante du midi.
 
 
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